Brève rencontre avec une Altesse de 1864

Sa couleur me hante encore. Dans cette salle un peu décatie mais charmante du palais épiscopal de Belley, en ce 29 avril, le soleil s'est tout à coup levé et a éclairé nos visages. Christophe Menozzi et Christian Martray venaient tout juste de réveiller la belle, notre altesse endormie, notre trésor inattendu, notre joyau espéré : une roussette de Virieu de 1864, précieusement conservée par un passionné, Dominique Saint-Pierre, ancien député européen issu d'une famille plus que séculaire de vignerons.

Décrire notre émotion, à nous sommeliers et vignerons, devant cette bouteille, est un exercice ardu car il faudrait parvenir à éviter tous les clichés qui tentent de s'imposer à nous. Dans nos coeurs et sur nos visages, pêle-mêle : l'impatience, la curiosité, le respect, l'espérance, la joie, le privilège, la fébrilité, l'attente, le sentiment d'approcher l'exception, la complicité, la solennité ...

Et puis cette couleur... or affirmé métissé d'une pointe d'orangé, éclatante, rieuse. Une silhouette altière, fondue dans une robe langoureuse et soyeuse, aux reflets ensorcelants, pointe d'ocre et de safran. Mais surtout cette lumière comme libérée, rayonnante. Une altesse certes, et un astre dans nos verres. Qui l'aurait cru, en regardant cette bouteille sombre et ventrue, portant une simple étiquette manuscrite?

Et puis j'ai approché mon nez, et j'ai su qui elle était : une reine. Des fées ou des sorcières. Une enchanteresse jetant des sorts comme la semeuse ses grains de blé. Nous nous sommes tus, certains ont fermé les yeux. Nous sommes partis. Nous nous sommes perdus. Nous nous sommes retrouvés dans la joie de l'instant.

Au nez de chacun elle a chuchoté des histoires : j'ai pensé à la glace à la morille d'un ami double-étoilé, j'ai vu des noix caramélisées, une pincée de curry, une truffe blanche, une pomme au four fondante et un zeste d'orange confite, une gelée de coing, un tilleul frissonnant, une mangue tendre dorée au miel. Et un bouquet d'immortelles, comme elle. Au second nez nous étions vaincus et soumis. Elle, majestueuse et sereine.

Et enfin j'ai goûté. Tous les vins riches ne sont pas généreux. Elle, si. Attaque noble, finement ajustée, rétro-olfaction charismatique, presque orientale, bouche en majesté et symphonique, solide et veloutée, jusqu'à la note d'amertume qui magnifie la finale et suspend le temps. Nous sommes au palais des merveilles et on y donne un bal aromatique. Mes papilles valsent, c'est un sabbat organoleptique.

Je rends grâce à cette altesse.

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